Table-ronde #1 – Cycle intergénérationnel

Table-ronde – Le numérique: moyen pour faciliter le déplacement des seniors ?

Le 11 octobre, le TUBA a accueilli une table-ronde inaugurale pour le cycle “bien vieillir et liens intergénérationnels”, portant sur le rôle du numérique dans la facilitation des déplacements des seniors. Celle-ci était organisée en partenariat avec le Centsept et Senior Vacances.

La mobilité est un enjeu majeur dans la vie des personnes âgées. Elle apparaît même comme primordiale pour la majorité d’entre eux, puisqu’elle permet les déplacements quotidiens vitaux (accès aux supermarchés, consultations médicales, etc) aussi bien que sociaux, et qu’elle est facteur d’isolement lorsqu’elle est empêchée. Or, l’obstacle à la mobilité, sans même être le fait de l’inaccès aux transports, se manifeste souvent par la perte de capacité de se mouvoir, et doit être pensée en parallèle d’une perte d’autonomie. Elle affecte en profondeur la vie quotidienne des personnes âgées, qu’elle soit le pendant d’une fragilité physique, ou d’une fermeture au monde ayant pour cause le manque d’accessibilité des transports.

Quatre acteurs du territoire lyonnais, dont le champ d’action recouvre des problématiques liées à la mobilité ont été sollicités: Laurent Laidaoui de Senior Vacances et Valérie Allègre de Rhônexpress pour le versant ponctuel de la mobilité avec la question des déplacements liés au loisir; Martin Roman de Keolis pour le versant quotidien de la mobilité avec la question de l’adaptation des moyens de transports urbains pour les personnes âgées; Christelle Chapel-Prudhomme de l’Atelier Capacité pour le versant innovant, avec la question de l’appréhension des usages et des besoins des personnes âgées en termes de mobilité.

Chacun des intervenants est venu au-devant des différentes questions transversales posées par Mauranne Lagneau du Centsept, avec son point de vue et sa connaissance de la réalité du terrain. A l’identification d’obstacles, de manques ou de dysfonctionnements liés aux déplacements, chacun a su donner une solution singulière, qu’elle soit ou non numérique, afin de faciliter la mobilité des seniors.

La table-ronde a été pensée à travers trois axes pour aborder les enjeux soulevés par les déplacements des seniors, de cerner leurs difficultés mais également de proposer des solutions visant à les pallier. La question des freins permet ainsi de faire un état des lieux de la question et de mettre en avant les enjeux à considérer afin d’apporter des solutions cohérentes. Enfin, les bonnes pratiques et réflexions pour la mobilité de demain, ouvrent la voie à des propositions innovantes.

 

  • Les freins à la mobilité

Concernant les freins à la mobilité des seniors, on constate différents types de problèmes: ils sont à la fois liés à l’organisation (le fait de devoir prévoir un trajet, d’avoir accès aux horaires, à une ligne directe ou par correspondance, etc), au trajet en lui-même (peur de tomber, incontinence par exemple), ou encore à l’inconfort que peut présenter l’idée du déplacement (manque de places assises dans les transports ou dans les arrêts de bus). En plus de ces freins liés aux déplacements eux-mêmes, on constate des freins en amont même du déplacement. Laurent Laidaoui souligne un accès parfois difficile aux horaires de passage: ceux-ci sont fluctuants selon la période de la journée, de la semaine ou de l’année, et décourageants de par leur complexité.

A ces contraintes pratiques s’ajoutent des contraintes parfois psychologiques: Christelle Chapel-Prudhomme de l’Atelier Capacités souligne que certains seniors sont d’emblée découragés par les déplacements qu’ils doivent entreprendre si la météo est mauvaise, par exemple. La jauge énergétique utilisée pour prévoir le trajet, peut ainsi être rapidement épuisée et mener à renoncer à son déplacement (Martin Roman).

Face à ces différentes problématiques qui apparaissent comme autant de freins aux déplacements des seniors, Martin Roman met l’accent sur la nécessité de segmenter les seniors en différents groupes, pour avoir une vision précise des nécessités de chacun, en vue de répondre au mieux aux difficultés qu’ils rencontrent. La définition même de ce qu’est un “senior” est en effet fluctuante et variable. Ainsi, les “jeunes seniors” n’auront pas nécessairement les mêmes attentes et besoins en termes de transport que des seniors plus âgés. Le même constat peut se faire aussi selon le facteur géographique ou le facteur de la santé : qu’ils résident en ville ou à la campagne, qu’il soit ou non autonomes dans leurs déplacements, etc, leurs difficultés seront différentes. La différence de vulnérabilité (Christelle Chapel-Prudhomme) entre les seniors est ainsi un élément clef à prendre en compte dans la résolution des problèmes rencontrés par les personnes âgées.

Avant toute proposition de solution à apporter, il est également nécessaire de prendre la mesure des besoins des seniors. Contrairement à une idée reçue au sein de la société française, les seniors sont plus nombreux que les jeunes (collégiens et lycéen) et les étudiants, ce qui met en avant l’incohérence qu’il y a d’adapter les horaires des transports en commun, uniquement à la période scolaire par exemple. De même, l’idée reçue selon laquelle les seniors seraient réticents à s’adapter à de nouveaux outils comme les outils numériques doit être balayée : l’étude menée par l’Atelier Capacité montre que le numérique est attendu dans l’amélioration des moyens de transports. Se pose ainsi la question de la pertinence et de l’accessibilité de ces nouveaux outils.

 

  • Les solutions apportées

Si le numérique est une solution attendue afin de faciliter l’accès aux transports, c’est l’accessibilité même du numérique et de ses outils qui risque de poser problème aux yeux des seniors. Le mot d’ordre à cet égard, est celui de simplification des outils numériques. Ainsi, Valérie Allègre de Rhônexpress met en avant le processus de simplification de l’interface numérique permettant de réserver un trajet. Le compte client n’est plus nécessaire pour acheter un billet, les intermédiaires jusqu’à la réservation effective sont réduits, et le service rendu ainsi plus accessible.

L’introduction du numérique dans les transports se traduit non seulement par une simplification des interfaces, mais aussi par la généralisation de l’accès au numérique : les rames sont équipées de la wifi afin de solliciter facilement un service (comme l’aide pour les personnes à mobilité réduite par exemple). Le numérique ne doit cependant pas remplacer l’humain, plus rassurant et accessible pour un grand nombre de personnes âgées : un agent de bord est toujours présent dans les navettes reliant la Part-Dieu à l’aéroport.

Le numérique peut également être d’un secours précieux dans l’accès à l’information. C’est le constat de l’inaccessibilité des informations liées aux transports qu’est parti Laurent Laidaoui pour fonder Senior Vacances. Il vient ainsi répondre à la nécessité de centraliser les informations et de les rendre plus largement accessibles. Le site est axé sur la mobilité ponctuelle, de loisirs, puisqu’elle regroupe toutes les structures et services liés notamment au transport de bagages et au départ en vacances.

A ce versant ponctuelle du déplacement, s’ajoute un versant quotidien. C’est aux enjeux liés à la mobilité de tous les jours en ville qu’entend répondre Christelle Chapel-Prudhomme avec un outil numérique nouveau : Mobycity. Ce réseau social axé sur la mobilité a pour but de faciliter les déplacements des seniors, notamment en créant du lien entre les différents acteurs du territoires. En plus de faciliter leur déplacement, le réseau propose de pallier l’isolement, autre enjeu de taille auquel certains seniors ont à faire face. Cela en incluant les seniors au projet participatif et citoyen qu’est Mobycity, non seulement comme public cible, mais encore comme partie prenante du projet.

Afin d’optimiser au maximum l’outil numérique, Atelier Capacité étudie encore à l’heure actuelle les pratiques et les besoins des seniors en termes de déplacement urbain. A terme, Mobycity entend se présenter comme un outil gratuit, accessible à tous. Pour cela, des temps de formation au numérique et à Mobycity en particulier seront proposés aux seniors afin qu’ils se familiarisent avec ce nouvel outil.

Dans le même ordre d’esprit est évoqué le projet bordelais de Keolis : “Mon Chaperon”.  Mon Chaperon est une application permettant de mettre en lien un senior ou les personnes “fragiles” (en situation de handicap par exemple), pour faciliter le déplacement ou d’accéder à des services. Une interaction est ainsi proposée entre celui qui offre un service, et la personne “vulnérable” qui en éprouve le besoin. De quoi faciliter la mobilité tout en créant du lien entre les individus.

Dans une plus large mesure, ce ne sont pas seulement les problèmes de mobilités pour les seniors qui sont mis en avant, mais bien des problématiques liées au déplacement dans une large perspective. Ainsi, les seniors n’ont pas le monopole dans la difficulté à se déplacer, et le modèle basé sur les flux domicile – travail, largement privilégié dans la construction et la gestion des réseaux de transports en commun urbains, serait à questionner. Seuls 20% des déplacements journaliers correspondent à ce schème, d’où la caducité des horaires proposés pour les transports – qui se calquent sur les horaires de travail traditionnels, à savoir 9h – 17h au désavantage d’une couverture horaire plus homogène.

C’est donc le schéma global des horaires de passage des bus ou des métros qui serait à revoir afin de permettre une harmonisation des horaires par l’instauration d’horaires fixes sur la journée, la semaine et l’année (Martin Roman). Ainsi, avant de solliciter de nouveaux outils numériques qui devront faire l’objet d’une adaptation dans l’usage et dans la recherche de l’information, il serait préférable de se pencher sur l’information elle-même afin de la simplifier au maximum et de la rendre, de ce fait, effectivement accessible à tous.

Le numérique, s’il n’entre pas directement en compte dans la fluidification des déplacements des seniors, pourrait à terme proposer des solutions innovantes. A ce titre, les véhicules autonomes représentent une alternative possible pour faciliter les déplacements. Ceux-ci permettent à la fois aux seniors de se déplacer de façon autonome sans se poser la question de la capacité qu’ils ont ou non de continuer à conduire, tout en conservant un confort qu’ils peuvent ne pas retrouver dans les transports en commun. Il permettrait même de concilier déplacement et lien social dans la perspective de véhicules autonomes collectifs. Reste à travailler sur l’acceptation de ce mode de transport innovant afin qu’ils soient utilisé de façon effectives.

 

  • Bonnes pratiques et perspectives pour demain

D’autres solutions telles que le “tout à la maison” pourraient également permettre de réduire les difficultés liées aux déplacements. Cependant, de telles initiatives seraient bien plutôt l’occasion d’un isolement accru des seniors, et synonyme de la disparition programmée de la mobilité des personnes âgées. D’où la nécessité de prendre garde à la possibilité pour les seniors de se déplacer, au risque de les confronter d’autant plus à l’isolement. Peut-être dans un entre-deux consistant à lier les services du “tout à la maison” sans oublier de créer par ailleurs, du lien social.

Concernant l’usage du numérique, l’idée qui ressort des discussions entre les intervenants est celle de la nécessité de simplifier les outils et les services qu’il propose. La simplification est en effet gage d’un accompagnement efficace voire personnalisé des seniors (Martin Roman) et ce n’est qu’à cette condition qu’il apparaît comme étant pertinent et efficace dans l’amélioration de leurs déplacements.

C’est dans cette même perspective d’accessibilité aux infrastructures permettant le déplacement ou bien aux informations liées au déplacement que le numérique peut devenir réellement efficace. Est évoquée la possibilité d’installer du mobilier urbain intelligent, facile d’utilisation, afin d’avoir un regard global sur le plan du réseau des transports en commun de la ville, voire pour saisir d’un coup d’un seul, les différents moyens d’arriver d’un point A à un point B.

Enfin, la formation au numérique et aux outils qu’il propose, apparaît comme le facteur clef pour l’amélioration des déplacements des seniors. Cela permet non seulement de pallier l’isolement par l’intensification des déplacements, mais encore d’engendrer des rencontres et de renforcer les liens sociaux qui peuvent venir à manquer aux personnes âgées. Finalement, c’est l’inclusion des seniors et de la population en général dans l’élaboration des outils qui se révèle être le moyen le plus favorable pour assurer le succès du numérique comme aide au déplacement. L’inclusion permet non seulement de saisir les besoins et de proposer un outil tout à fait adapté aux demandes de chacun, mais encore d’impliquer et de former simultanément les acteurs qui participent à son élaboration.

 

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