Table-ronde #2 – Cycle intergénérationnel

 

Table-ronde – Espace public, espace privé, comment recréer du lien entre les générations ?

Le 15 octobre 2018, le TUBA a accueilli la seconde table-ronde du cycle “bien vieillir en ville”, portant sur la question des liens intergénérationnels dans l’espace public et dans l’espace privé. Celle-ci apparaît comme un enjeu majeur pour les personnes âgées aujourd’hui, puisque depuis quelques décennies, les liens entre les générations semblent se distendre jusqu’à se dissoudre parfois totalement, ayant pour conséquence un isolement accru des personnes âgées ainsi qu’une disparition de la transmission entre seniors et jeunes.

C’est sur cette problématique essentielle puisqu’inhérente à la vie quotidienne des personnes âgées mais également à la société elle-même, que sont venus échanger trois acteurs du territoire lyonnais. Nathaël Torres pour Recipro-cité, agence pour l’habitat intergénérationnel, Sophie Bouquin du centre social de Saint-Just pour le projet Equip’Âge, et Matthieu de Châlus d’Habitat et Humanisme ont ainsi partagé leur analyse sur la question des liens intergénérationnels, et ont proposé leurs solutions afin d’en favoriser le développement.Trois axes ont été abordés afin de saisir au mieux cette problématique. D’abord se pose la question de la raison pour laquelle il est important de favoriser les liens intergénérationnels, ainsi que des moyens pouvant être mis en place pour cela. Mais ces moyens ne se révèlent pas toujours efficaces, d’où la nécessité de déceler les freins qui peuvent venir entraver une telle entreprise. Ceux-ci pourront être palliés par des bonnes pratiques qui ont déjà fait leurs preuves ou qui sont encore à imaginer.

 

  • Pourquoi et comment développer les liens entre les générations ?

Si la question de la création de lien entre les générations se pose aujourd’hui plus qu’hier, c’est que le modèle familial a changé (EquipÂge). La famille a tendance de nos jours, à se scinder géographiquement. Ainsi, là où les enfants habitaient avec ou près de leurs parents jusqu’à un âge avancé, la mobilité accrue des jeunes étudiants et des jeunes actifs a tendance à créer des scissions dans les familles. La fracture géographique entre les différents membres d’une même famille a tendance à éloigner les enfants de leurs parents, et ainsi d’augmenter la probabilité pour ces derniers de se retrouver isolés une fois âgés. D’où la nécessité de recréer du lien entre les générations.

La perte du lien entre les générations s’explique aussi par un modèle social qui s’intéresse à la connaissance sans nécessairement valoriser la transmission de celle-ci entre les générations. Recréer du lien s’avère en cela également important dans une perspective épistémologique, ou bien encore en vertu du devoir de mémoire (qu’il soit pensé à l’échelle universelle de la société ou individuelle de la famille). Les liens entre les générations semblent à cet égard être autant de moyens, d’outils en vue d’un gain de connaissance de soi ou du monde.

    Cette perspective éminemment utilitaire qui ressort de l’analyse sommaire de la nécessité de recréer du lien entre les générations, se déploie jusque dans la rencontre effective entre les personnes de générations différentes. Ainsi, l’association EquipÂge souligne que les jeunes et les lycéens se déplacent jusqu’aux ateliers seulement s’ils sentent qu’ils peuvent apporter quelque chose, une compétence tangible aux personnes âgées qu’ils vont rencontrer. Pour stimuler la rencontre entre différentes générations, il faudrait en cela déceler un but, un prétexte pour que la rencontre ait lieu.

Et c’est là que se situe la difficulté principale à créer du lien entre les générations, qui explique que ce lien ait tendance à s’estomper. Les occasions sont en effet rares, et l’amoindrissement de l’intérêt porté à la transmission efface un prétexte – pourtant clef – en vue de la rencontre et du partage entre les jeunes et les personnes âgées. Alors que l’on a du mal à provoquer les rencontres aujourd’hui, il a pourtant été observé que la rencontre, lorsqu’elle a lieu, donne toujours lieu à un résultat positif et enrichissant pour tous les acteurs de la rencontre. Ainsi, Habitat et Humanisme propose au sein de la résidence Emmanuel Mounier, de mettre en contact sur une longue durée, des étudiants et des personnes âgées. L’intérêt commun qui préside à cette mise en contact est ici celui de l’habitat : c’est le fait d’avoir besoin de se loger à moindre coût qui fait le lien entre les personnes âgées et les étudiants, qui pose une première pierre à l’entreprise de la construction de liens plus profonds entre les générations.

Créer de tels liens entre les générations pourrait être également nécessaire dans une perspective d’entraide. Elle serait en cela l’occasion, si ce n’est de pallier les déficiences physiques des personnes âgées qui apparaissent avec l’âge, au moins de les dédramatiser. Autant du côté des personnes âgées que des jeunes, le dialogue au sujet de la perte d’autonomie liée à l’âge permet de démonter les tabous qui planent autour du sujet, de saisir les enjeux qui y sont liés et d’y apporter, ensemble, des solutions. Ainsi, la résidence Emmanuel Mounier pense moins les liens intergénérationnels comme le gage d’une sécurité qui serait apportée aux personnes âgées, que comme l’occasion de créer des liens sociaux. Les liens intergénérationnels sont d’abord et avant tout l’occasion pour chaque individu d’être considéré pour soi-même et partant, de redorer l’estime que l’on a de soi.

Cependant, on observe tout de même une demande des personnes âgées en ce qui concerne la sécurité. Réciprocité par exemple, compte un nombre de demandes importantes pour les résidences intergénérationnelles chez les dames âgées, isolées et physiquement fragiles. La présence d’un jeune est toujours la promesse de ne pas se trouver seul et en difficulté à son domicile. Mais au-delà du gain en terme de sécurité que peut apporter l’habitat intergénérationnel, il permet également l’émulation des personnes âgées comme des jeunes: il ne s’agit en cela pas seulement de préserver sa santé, de garantir une stabilité dans son quotidien, mais encore de s’élever et de progresser dans des domaines aussi bien intellectuels que pratiques.

S’enrichir au contact de l’autre, voilà le principal but de l’association EquipÂge qui entend, au travers des loisirs et des ateliers, mettre le savoir faire et le savoir être de chacun au service de tous. Le but n’est pas seulement de créer des échanges et des rencontres, mais aussi de mettre en valeur des talents et de pousser les personnes âgées à vaincre leur retenue en les inviter à s’exprimer, que ce soit autour d’une discussion ou bien d’une activité artistique. Cela, toujours dans la perspective de la création de lien social avec les jeunes mais aussi avec le reste du quartier.

Ces démarches qui permettent aux personnes âgées de s’intégrer dans la vie de quartier paraissent essentielles. Ainsi, on observe dans les habitants gérées par Recipro-cités, les bienfaits des rencontres ponctuelles autour de repas partagés afin de rendre les projets et les activités de mise en lien, pérennes. C’est en effet dans la durée qu’il faut penser la construction du lien social, comme le souligne Matthieu de Châlus pour qui la pérennité de la relation qui va s’instaurer entre une personne âgée et un ou plusieurs jeunes est l’un des gages de la réussite et de la fécondité des échanges.

 

  • Quels freins, quels obstacles ?

Si la nécessité de recréer du lien entre les générations s’inscrit aussi bien dans une perspective sociale qu’épistémologique, et semble être un gage du bien vieillir, instaurer ce lien n’est pas toujours évident. Ainsi, l’approche d’entraide que propose Habitat et Humanisme dans la résidence Emmanuel Mounier a parfois été dédaignée par des jeunes qui ne souhaitent pas s’engager envers les personnes âgées. De même, l’Escale solidaire, lieu innovant permettant aux personnes de se rencontrer non seulement pour être ensemble mais aussi pour faire ensemble, s’est parfois vu proposer des projets animés par une volonté d’être “entre-soi” plutôt que de s’ouvrir à autrui. On observe ainsi, ponctuellement, des attitudes sans doute issues d’habitudes, incompatibles avec la création de lien social.

En effet, l’habitude joue un rôle déterminant dans l’appréhension de la rencontre avec autrui. Ainsi, les personnes âgées, habituées à être seules, peuvent éprouver quelques réticences à rencontrer de nouvelles personnes, ou tout simplement à sortir de chez elles. De même, les jeunes, entièrement baignés dans un univers où la sollicitation sociale est importante, n’éprouvent pas le besoin ou l’envie de se tourner vers les personnes âgées. Des deux côtés, des obstacles liés à l’habitude de vie peuvent donc apparaître et freiner les rencontres intergénérationnelles.

    Cependant, les habitudes de vie ne sont pas les seuls freins qui peuvent être rencontrés lors de la création de liens intergénérationnels. Ainsi, Matthieu de Châlus met en avant l’expérience du Chorus dans le quartier de Gerland : ces colocations intergénérationnelles fonctionnant par caution solidaire, peuvent être considérées comme un échec. Cela parce que le format juridique de la caution solidaire, entre étudiants et seniors n’est dans ce cas, pas viable. On retrouve en effet dans ces colocations, des étudiants et des seniors en situation de fragilité économique, et proposer un lien à travers la solidarité économique que demande la colocation n’est en réalité qu’un facteur de stress supplémentaire.

D’où le constat selon lequel la solidarité proposée entre les personnes âgées et les jeunes dans la perspective de la création de liens intergénérationnels fructueux, doit être une solidarité éclairée. Si la solidarité financière n’est ainsi pas systématiquement synonyme de réussite, la solidarité sociale basée sur l’échange de services peut pallier la plupart des difficultés décelées ici.

 

  • Bonnes pratiques et pistes pour l’avenir

A l’issu de l’échange, plusieurs points apparaissent comme étant essentiels pour créer du lien entre les générations, comme le fait d’avoir des sujets communs, c’est-à-dire attractif pour les seniors comme pour les jeunes, de créer un lieu attirant et accessible favorisant la rencontre ou encore de mettre en avant les compétences de chacun à la fois pour provoquer l’émulation dans la rencontre et pour valoriser les connaissances et savoir-faire de chaque individu. Du reste, ce sont les personnes concernées par la création de lien entre les générations qui sont les plus à même de déceler les bonnes pratiques pour rendre cette création effective. D’où la nécessité de discuter et de penser ensemble ce qui fonctionne.

Cette démarche interactive entre les personnes âgées et les plus jeunes, qui désirent s’investir dans la création de lien entre les générations permet d’impliquer d’emblée un panel large d’individu. Enfin, c’est au niveau de la vie quotidienne elle-même que doivent avoir lieu interactions et initiatives : plus elles seront nombreuses, plus cela deviendra naturel pour les personnes âgées et les jeunes d’interagir, faisant à terme des interactions intergénérationnelles, un véritable ethos, c’est-à-dire une habitude de vie.

 

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